La Lune a-t-elle une influence significative sur notre sommeil ?



Cadre, focus et mise au point :

La lune tourne autour de la Terre (dont elle est le satellite naturel) avec une période de révolution d'environ 28 jours. L'influence de la lune est prouvée sur de nombreux paramètres terrestres dont les marées par exemple. Elle est aussi au centre de nombreuses croyances et pratiques culturelles, notamment pour la supposée influence des cycles lunaires sur la physiologie humaine, voire le comportement et la santé. En particulier, l'idée que le sommeil serait perturbé les soirs de pleine lune est largement répandue, sans que des preuves scientifiques soient généralement apportées. L'objet de cette controverse est d'essayer de voir si des faits scientifiques étayent cet a priori ou si au contraire ils tendent à prouver le contraire.

Question :
La lune a t-elle une influence significative sur le sommeil ?

Questions sous jacentes :
Si oui, quels sont les causes de cette influence ?
Des mécanismes physiologiques sont-ils à l'oeuvre, et si oui comment ?
Est-il vraiment possible de mesurer objectivement la qualité du sommeil ?

Publiée il y a plus d'un an par F. Giry

La synthèse :

Pendant des siècles les gens ont pensé que les cycles lunaires influençaient notre physiologie, notre comportement et notre santé. Cette influence est couramment présente en magie, alchimie, mythologie et astrologie. La croyance populaire fait le lien entre insomnie et pleine lune, idée que l’on retrouve dans certains poèmes et dans certaines chansons, comme avec John Lennon et Yoko Ono qui chantaient « Sleepless night, the moon is bright » (littéralement: Nuit d'insomnie, la lune brille). Cette croyance existait bien avant que des études se soient penchées sur le sujet. Actuellement, une dizaine d’articles ont abordé la question. Que nous apprennent-ils ?

Un des premiers articles date seulement de 2006[1] et consiste en premier lieu en une étude qui fût mise au point pour étudier l’impact possible de la proximité avec des antennes relais de téléphonie mobile et la qualité du sommeil. Les auteurs ne se sont intéressés aux phases lunaires qu’après avoir récolté les données; il s’agit donc d’une étude rétrospective. Les auteurs observent alors que les participants dorment moins lors des pleines lunes et plus lors des nouvelles lunes. Mais il s’agissait d’un paramètre subjectif : les conclusions ont été tirées à partir des informations que les sujets notaient dans un journal, ce qui est peu rigoureux. De plus, le nombre de sujet était faible : seulement 31 personnes.

Le second article est celui qui a eu le plus de répercussions : il s’agit de celui de Cajochen et al. datant de 2013[2]. Il s’agit aussi d’une étude rétrospective : les auteurs ont eu l’idée de regarder un lien avec les phases lunaires, après avoir fait les mesures, en voyant une pleine Lune depuis l'endroit où ils discutaient. Cajochen et al. trouvent que durant les nuits autour de la pleine Lune, le sommeil est de moins bonne qualité. Cette conclusion a été obtenue après analyse, pour la première fois, de paramètres objectifs du sommeil mesurés grâce à de l’électroencéphalographie (EEG) et des dosages d’hormones salivaires. Les auteurs proposent l’existence d’un rythme endogène circalunaire mais sans en expliquer l’origine, son mécanisme et quel rôle a vraiment la Lune.
Cependant, cette étude est loin d’être sans reproche. Les auteurs eux-mêmes admettent que le nombre de participants est faible (33) et que le design expérimental n’est pas parfait car le but premier n’était pas d’étudier un lien entre sommeil et phases lunaires. Ils déclarent donc que d’autres études doivent êtres menées, sur plus de sujets pour véritablement confirmer leur résultat.
C’est chose faite un an plus tard et dans le même journal, Current Biology. En effet, Cordi et al.[3] ont ré-analysé les données d’EEG du sommeil dans trois cohortes de 470, 757 et 870 participants pour voir si ils étaient capables de retrouver les résultats de Cajochen et al. Cependant, ils ne trouvent aucun effet significatif de la phase lunaire sur ces paramètres objectifs du sommeil ! Avec un tel nombre de participants, la confiance statistique dans cette absence d’effet est assez élevée. Les auteurs expliquent que si Cajochen et al. ont trouvé des résultats statistiquement significatifs, cela peut être dû au faible nombre de participants et à des répartitions des participants inégales.
La même année, Smith et al.[4] publient également dans Current Biology une étude rétrospective après avoir lu l’article de Cajochen et al. En accord avec ces derniers, ils trouvent que la durée totale de sommeil est plus courte lors des nuits de pleines lunes. Cependant, ils constatent que le délai d’apparition du stade 4 du sommeil (une des phases du sommeil profond ou sommeil à ondes lentes) est plus long les nuits autour de la nouvelle lune alors que Cajochen et al. l’avaient trouvé le plus long autour de la pleine lune. Mais encore une fois, il y avait peu de sujets (47) et ils étaient tous assez jeunes (23,3±2,9 ans) avec des nuits de bonne qualité.
Une review[5] des articles de Cajochen, Cordi et Smith et al. est alors parue, toujours dans Current Biology, pour essayer d’y voir plus clair dans ces résultats contradictoires. Cette review ne permet de rejeter aucune des hypothèses formulées jusque là mais elle appelle à plus de rigueur dans le design expérimental des expériences visant à comprendre l'influence de la Lune sur le sommeil et à éviter de faire encore des analyses rétrospectives. Les études devraient aussi avoir pour base une hypothèse d’un mécanisme explicatif que l’on pourrait alors tester.
En parallèle et toujours en 2014, Turányi et al.[6] ont publié une analyse rétrospective sur 319 participants suspectés de souffrir de troubles du sommeil. Ils ont trouvés qu’ils dormaient moins bien les soirs autours de la pleine lune, comme Cajochen et al. et Smith et al. mais, contrairement à ce dernier groupe, que ce sont les femmes qui sont les plus affectées.
Enfin, en 2015, Haba-Rubio et al.[7] ont publié une analyse qui cette fois n’est pas rétrospective, et qui vise à tester un possible effet des cycles lunaires sur les paramètres du sommeil subjectifs et objectifs obtenus par EEG et dosage du cortisol salivaire. La cohorte de participants est composée de 2 125 personnes d’âge moyen et choisis au hasard dans la population générale. Il s’agit donc, jusque là, de la plus grande étude sur le sujet. Leur conclusion générale est qu'il n'existe aucune preuve d'un effet significatif des phases lunaires sur le sommeil de ce grand échantillon ! Néanmoins, en excluant les individus avec des troubles du sommeil significatifs, les auteurs observent une tendance, à la limite de la significativité (p.value=0.06), vers un temps total de sommeil plus court durant la pleine Lune.

Bilan :
Au total, il y a donc 4 études rétrospectives avec un nombre faible à moyen de participants, qui sont donc plus faciles à effectuer, qui pointent vers des différences dans les paramètres du sommeil au cours des phases lunaires mais avec des résultats parfois contradictoires entre elles[1][2][4][6]. De l’autre côté, il y a deux études concluant qu’il n’y a aucun effet significatif de la phase lunaire sur le sommeil, une rétrospective[3] et, la plus importante, prospective[7].
Une réponse définitive semble donc être difficile à déterminer. Quoi qu’il en soit, toutes ces études ne peuvent pas êtres vraies également. Plusieurs études ont montré un effet des phases lunaires sur le sommeil, mais celles qui ont montrées qu'il n'y avait pas d'effet incluent généralement un nombre de participants bien plus élevés et présentent une plus grande rigueur.
Un autre point obscur est le mécanisme par lequel la Lune aurait une influence qui reste vraiment une grande inconnue. Enfin, si l’origine des variations des paramètres du sommeil est due à un rythme circalunaire purement endogène, comme le proposent certaines études, on peut même se demander si la Lune agit vraiment sur nous ou si les auteurs n’observent qu’une simple corrélation.

Publiée il y a presque 2 ans par A. Mary
Cette synthèse se base sur 7 références analysées.
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