Quel est le bilan risques/bénéfices associé à une régulation systématique des populations de moustiques ?



Cadre, focus et mise au point :

Introduction
Les moustiques sont vecteurs d'un grand nombre de maladies qui touchent les populations humaines et les Vertébrés de manière générale, et ce dans le monde entier. Ils sont les plus importants vecteurs de pathogènes transmissibles à l'Homme : paludisme, fièvre jaune, dengue, zika... De nombreuses études développent des moyens de lutte chimique et biologique contre les moustiques afin de limiter la propagation des pathogènes qu'ils transmettent. Cependant, une régulation systématique des moustiques ne serait-elle pas dommageable pour les écosystèmes du fait de la toxicité de certains composés de lutte et de la part non négligeable des moustiques dans la régime alimentaire de certaines espèces ?

Question :
Quel est le bilan risques/bénéfices associé à la régulation des populations de moustiques ?

Université de Montpellier et al.

La synthèse :

Introduction

Les moustiques sont des Arthropodes Diptères de la famille des Culicidae. Ce sont des insectes piqueurs mais seulement les femelles piquent pour permettre le développement de leurs oeufs grâce au sang.
Les moustiques sont considérés comme des vecteurs de nombreux pathogènes dont la plupart affectent les Vertébrés. La propagation de ces maladies est très rapide à cause du déplacement rapide de ces derniers. Grâce à leur mobilité, ils envahissent de nouveaux environnements. Leur mobilité n’est pas le seul élément de propagation mais il faut prendre en compte de nombreux changements environnementaux comme par exemple le changement climatique ou bien même les effets anthropiques comme la déforestation, les transports[1].
Des moyens de lutte ont toujours existé comme les moustiquaires ou bien des insecticides. Malheureusement, aujourd’hui, les moustiques présentent une certaine résistance à ces insecticides[1]. C’est pourquoi de nouveaux moyens de lutte doivent être mis en place pour contrer la propagation des moustiques et de leur maladie avec notamment le développement de biopesticides que nous développerons dans une première partie. Par contre, il peut y avoir certains effets de ces biopesticides ou bien même d’autres évènements qui vont perturber l’équilibre des écosystèmes dont les moustiques font partis. Ces déséquilibres seront étudiés dans une seconde partie. A partir de tous ces éléments, une question en ressort : Faut-il réguler de manière systématique les populations de moustiques ?

Les moustiques, vecteurs de maladies

Depuis des siècles, les zones humides, comme les marais et les tourbières, ont été asséchées par l’homme afin de contrôler la prolifération des moustiques qui sont vecteurs de nombreux pathogènes comme les arbovirus de la dengue et de la fièvre jaune ainsi que Plasmodium, le parasite responsable de la malaria ou paludisme.[2]
Dans le cas du paludisme, qui est dû à un parasite transmis par le moustique Anopheles gambiae, le développement d’un vaccin est lent et le parasite développe rapidement des résistances aux médicaments.[3] Concernant la fièvre jaune, dont Aedes aegypti est le principal vecteur, un vaccin a été mis au point mais son accessibilité est limitée en Afrique et dans certaines régions d’Amérique du Sud où des épidémies se déclarent régulièrement.[4] C’est pourquoi, le contrôle des populations de moustiques est considéré par beaucoup comme la meilleure méthode pour réduire la prévalence de ces maladies. Les pathogènes portés par les moustiques ne touchent pas seulement l’Homme mais les Vertébrés en général dont le bétail et des animaux sauvages. Ainsi, le virus du Nil occidental affecte principalement les oiseaux ce qui peut constituer un danger pour les espèces autochtones dont les effectifs sont menacés. Les moustiques sont caractérisés par de grandes capacités de dispersion. La discontinuité évoquée par certains entre les zones sauvages et les zones habitées relève donc plutôt d’une frontière conceptuelle.[2] Différents types de méthodes de lutte ont été mis au point afin de réduire la distribution des populations de moustiques pour limiter les risques sanitaires pour l’homme.
Tout d’abord, des composés chimiques ont été utilisés massivement durant le XXème siècle comme le DDT ou des pyréthrinoïdes. Cependant, l’utilisation systématique de ces insecticides a vu l’apparition de souches de moustiques résistantes à ces composés ce qui a nécessité le développement de nouvelles méthodes de contrôle des populations de moustiques.[3][4]
Pour lutter efficacement contre la propagation des maladies transmises par le moustique, des nouveaux procédés sont mis en place notamment avec des biopesticides ou des agents biologiques. Le biopesticide le plus utilisé comprend une bactérie Bacillus thuringiensis israelensis (Bti).[5] Cette bactérie dégage dans l’intestin de l’arthropode une toxine aigue Cry qui provoque la mort de l’insecte. Ce biopesticide est très utilisé dans les régions habitées et comprenant trop de marécages autour comme par exemple la Camargue.
L’un des nouveaux biopesticides utilisé est l’utilisation du Densovirus dans la lutte contre le Paludisme.[6] En effet, le moustique du genre Anopheles transmet un parasite Plasmodium pouvant être mortel pour l’homme. En infectant le moustique, le virus permet la mort du moustique à l’âge adulte avant qu’il puisse transmettre le parasite à l’homme. C’est donc un bon biopesticide car il permet l’éradication de la maladie en maîtrisant les moustiques dans certaines zones comme en Australie.
Enfin, la bactérie Wolbachia est utilisée comme agent biologique de lutte contre la dengue chez les moustiques Aedes.[7] En effet cette bactérie a un fort pouvoir anti-dengue et provoque aussi des incompatibilités cytoplasmiques. Ces incompatibilités cytoplasmiques provoquent une descendance non viable et donc une maîtrise de la population de moustique. Wolbachia est active pendant un certain temps dans la population de moustique et ne présente aucun danger pour les autres espèces.
Certains prédateur de moustiques ont été envisagés comme moyens de lutte biologique avec, par exemple, les poissons Gambusia affinis et G. holbrooki qui se nourrissent des formes larvaires de moustiques.[2]
Un insecticide moléculaire a été récemment proposé : il s’agit d’un ARN qui, lorsqu’il est pulvérisé en solution sur les femelles Aedes aegypti, interfère avec la voie métabolique de l’apoptose qui est indispensable pour le développement de l’organisme et l’homéostasie, c’est-à-dire le maintient des processus vitaux à un niveau optimal. Ce composé induit de forts taux de mortalité chez les individus exposés.[4]

Impacts du contrôle des moustiques

Les différentes méthodes de contrôle des populations de moustiques ne sont pas sans risques pour les écosystèmes. En effet, certaines d’entre-elles du fait de leur faible sélectivité présente une toxicité pour les espèces non visées. Par exemple, le DDT qui a été utilisé massivement est nocif pour d’autres espèces y compris des espèces prédatrices des moustiques. Ainsi, parallèlement à l’acquisition de résistances à ce composé, on peut observer une augmentation des populations de moustiques par réduction du nombre de leurs prédateurs.[3] Concernant l’ARN qui joue le rôle d’insecticide moléculaire dont nous avons parlé précédemment, il interfère avec l’apoptose, or cette voie métabolique est très conservée au cours de l’évolution.[4] On peut dont penser que la sélectivité de ce composé est faible et qu’il pourrait être nocif pour d’autres espèces de moustiques qui ne piquent pas l’homme ou même pour d’autres Insectes qui jouent un rôle important dans la pollinisation des fleurs. Ceci serait très dommageable pour les écosystèmes et pour les cultures. Il faut donc mener des études plus approfondies pour évaluer la toxicité de cet ARN avant d’entamer des traitements. Les poissons Gambusia affinis et G. holbrooki sont régulièrement utilisés comme moyens de lutte biologique contre les moustiques cependant ces organismes allochtones entrent en compétition avec les poissons autochtones et ont donc un impact négatif sur ces derniers.[2]
Le moustique fait partie de la base de la chaîne alimentaire pour certaines espèces.[5] Par exemple, en Camargue, le moustique est très présent mais dans certaines zones il y a un traitement au Bti important pour diminuer leur nombre. Les conséquences de cette diminution de la population ne s’est pas fait attendre puisqu’il a été observé que les insectes se nourrissant de moustiques avaient vu leur nombre chuter également. Par conséquent, les oiseaux ne peuvent plus se nourrir non plus. Il y a donc une grande perturbation de la chaîne alimentaire pouvant même amener jusqu’à la disparition d’une espèce. En ce qui concerne une espèce de chauve-souris insectivore, Vespadelus vulturnus, la disponibilité des ressources alimentaire est important pour son maintien. Aedes vigilax bien qu’il soit vecteur de maladies, est une ressource importante pour ces chauve-souris[8]. Ainsi, les programmes de contrôle devraient éviter la période de lactation de chauves-souris, lorsque les exigences énergétiques sont les plus importants, et le risque de contracter une maladie transmise par les moustiques est réduit. Une étude des prédateurs des zones humides proches du lac Victoria a montré que beaucoup avaient consommé des larves d’Anopheles gambiae parmi lesquels des Insectes Odonates, Hémiptères et Coléoptères et même des Vertébrés : Amphibiens.[3] Certaines espèces sont même spécialisées dans la prédations de certains moustiques. C’est le cas de deux araignées de la famille des Salticidae : Evarcha culicivora et Paracyrba wanlessi. Ces deux espèces ont des capacités visuelles et cognitives leur permettant de différencier, l’espèce, le sexe, le stade de développement et le contenu stomacal des moustiques, à l’origine de leurs préférences alimentaires différentes. Dans le cas de E. culicivora, la consommation de femelles ayant ingéré du sang ne constitue pas simplement un apport nutritionnel important mais confère une attractivité accrue auprès des partenaires sexuels conférant à ces individus un meilleur succès reproductif.[9] Il est donc important de conserver les moustiques, base de l’alimentation.
Les moustiques parce qu’ils sont porteurs de virus et de parasites peuvent avoir un impact bénéfique sur la nature par leur effet répulsif dans les zones où ils ont abondants permettant d’avoir des écosystèmes fleurissants avec un minimum d’influence humaine.[2]
Aussi, l’Homme offre des environnements favorables au développement des moustiques. Le commerce des pneus est un bon exemple de gîte larvaire favorable au développement des moustiques[10]. Le déforestation en augmentant le taux de contact avec les moustiques, augmente le risque de contracter des maladies[1]. Le développement de moyens de transport tel que la voiture, l’avion, le train, contribue à la propagation rapide et a longue distance des Arthropodes, vecteurs de maladies[1][10]. Il faudrait dans un premier temps modifier les comportements favorables au développement des moustiques (dans les zones ou le contact avec l’Homme est important) et inverser la tendance démographique, concevoir des vaccins, développer des traitements prophylactiques avant d’employer des méthodes de lutte.
Suite à la prise de conscience environnementale, de nombreux projets de restauration ou de création de zones humides voient le jour ce qui peu paraître paradoxal car ces milieux sont propices à la prolifération de moustiques. Toutefois, ces zones sont des points chaud de biodiversité, elles constituent un habitat pour un grand nombre d’espèces. Elles permettent également de contrôler le flux d’eau, et donc de limiter les risques d’inondation, et jouent un rôle important dans la purification des eaux. Les avancées de la médecine permettent aujourd’hui de restaurer ces milieux favorables aux moustiques tout en limitant les risques pour l’homme.[2]

Conclusion

Les moustiques sont porteurs de nombreuses maladies. Bien que le réchauffement climatique joue un rôle dans la répartition des moustiques en leur offrant de nouveaux environnements favorables, les activités anthropiques et la démographie humaine qui ne cessent de croître sont des facteurs beaucoup plus importants et favorisent le développement et la propagation des moustiques et donc des maladies dont ils sont vecteurs[1]. C’est pourquoi les populations de moustiques doivent être contrôlées. Cependant l’utilisation de méthodes de lutte contre les vecteurs tel que les insecticides a entraîné des résistances, certains bioinsecticides peuvent avoir des répercutions sur des espèces autres que celles visées et des solutions telles que l’élaboration de vaccin, la conception de traitement prophylactique sont également utilisées. De plus, une grande partie des moustiques ne sont pas vecteurs et certaines espèces vectrices peuvent être une source d’alimentation importante pour des espèces insectivores. Le contrôle ne doit donc pas être systématique et plusieurs paramètres doivent d’abord être étudiés. Les modifications du comportement des populations humaines au travers de campagnes de sensibilisations serait un premier pas vers la diminution du risque de transmettre des maladies.

Université de Montpellier
Cette synthèse se base sur 10 références analysées.
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